Héritage de Steve Read
Stratégie, chaos et design : héritage de Steve Read
Steve nous a quittés cet hiver.
C’est avec lui que je suis entré dans la grande famille de la permaculture. En 2010, je suivais un CCP à Kerzlo. J’y découvrais une vision du design qui m’ouvrait l’esprit, m’intriguait et me donnait envie d’explorer. Ce n’était pas une vision fermée ou dogmatique. C’était une invitation à penser.
Steve avait cette manière particulière de pousser à la curiosité. Il n’apportait pas des réponses toutes faites. Il orientait, questionnait, créait les conditions pour que chacun découvre par lui-même. Il tenait à l’autonomie intellectuelle, à la liberté de pensée. Comprendre les principes plutôt que reproduire des modèles.
Il était passionné de stratégie : obtenir le maximum d’effets avec le minimum d’efforts. Identifier les bons leviers, intervenir au bon endroit, au bon moment. Cette approche, très structurée, était portée par une attitude flegmatique qui m’a marqué. Une présence détaché, parfois déconcertante à la limite de la provocation, qui transmettait autant par l’être que par le discours.
Pratiquant l’aïkido, il faisait volontiers le parallèle : le design consiste à utiliser les énergies en présence plutôt qu’à les contraindre. Travailler avec les forces du système, accepter les tensions, les rediriger. Cette compréhension m’a profondément aidé à intégrer que concevoir ne signifie pas contrôler, mais composer.
Je me souviens d’une image qu’il utilisait pour parler du design : un flipper. Le but du jeu n’est pas de maîtriser chaque mouvement de la bille, mais de multiplier les rebonds, de la faire interagir avec un maximum d’éléments pour la maintenir le plus longtemps possible dans le système. Le design comme art de créer des interactions fécondes, capables de prolonger la vitalité d’un ensemble.
Je garde aussi le souvenir de son expérimentation autour du verger de Phil Corbett. Cette approche intégrant arbres fruitiers et dynamiques agroforestières a certainement contribué à m’orienter vers les jardins agroforestiers. Steve cherchait à concevoir des systèmes capables de limiter l’anthropie, tout en honorant le rôle du chaos dans les systèmes vivants. Il ne s’agissait pas d’éliminer l’imprévu, mais de l’intégrer comme moteur d’évolution.
Steve ne laissait pas indifférent. Il pouvait pousser un système jusqu’à ses limites, provoquer volontairement des déséquilibres, y compris dans les systèmes humains, pour permettre à la structure d’évoluer. Il attachait une grande importance aux marges, ces zones d’interface où se développent les dynamiques les plus riches. Lui-même cultivait ces marges. Il tenait à décentraliser ses designs et se méfiait des concentrations de pouvoir.
Il avait proposé la création d’un réseau de lieux-écoles et de sites expérimentaux, les CDFP, capables de fonctionner en réseau plutôt qu’en centre unique. Nous nous y étions inscrits. Je regrette que ce projet n’ait pas pu se développer pleinement. Peut-être reste-t-il à poursuivre, sous d’autres formes.
Sa vision pédagogique était marquée par l’esprit des universités populaires : transmission exigeante mais accessible, responsabilisation des apprenants, importance du débat et de l’expérimentation. Il ne cherchait pas à former des suiveurs, mais des praticiens capables de penser et d’agir par eux-mêmes.
Steve m’a permis de poser des bases solides dans ma compréhension du design. Il m’a aussi permis de me positionner. Je n’étais pas naturellement en accord avec tout, et c’était justement ce qui rendait l’expérience féconde. Sa posture m’a donné envie d’explorer d’autres voies, d’affiner ma lecture, d’élargir mon champ d’action. En ce sens, il m’a permis de grandir.
Pour ce qu’il incarnait et pour les prises de conscience auxquelles il a contribué : merci.
Antoine T.
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